24/09/2016

Histoire de l'allaitement....

J'ai déniché la semaine dernière à la médiathèque, un livre que je pensais garder uniquement pour ma culture personnelle, mais il est tellement intéressant, que je me suis dis qu'il fallait absolument que j'en parle ici. Donc tout au long de la lecture, j'ai pris des notes pour moi, mais aussi pour le blog, afin de vous partager tout ça.

Une histoire de l'allaitement, de Didier Lett et Marie-France Morel.

Le livre retrace comme son titre l'indique, l'Histoire de l'allaitement, de l'Antiquité à nos jours, et c'est passionnant, cela dit je vais essayer de vous faire un résumé, même si je sais d'avance que celui ci sera loooong, et je vais tenter de ne pas être trop chiante dans la partie Histoire, et surtout Histoire de l'Art et religion, mais si vous voulez connaître l'histoire de l'allaitement, il faudra passer par là pour mieux comprendre l'évolution, accrochez vous vraiment, cela vaut le coup!

On retrouve l'allaitement dès l'époque préhistorique, avec le culte de la fécondité dans une époque où les lendemains ne sont jamais certains. Le thème de l'allaitement est très fréquent en Inde Ancienne, Mésopotamie, Phénicie, Grèce, et particulièrement l'Egypte.

Le symbole fort de l'allaitement de la civilisation égyptienne, est la déesse Isis allaitant Horus que l'on retrouve sous forme de statuettes. Mais ce n'est pas l'image de la mère nourrissant son enfant que l'on veut représenter ici mais vraiment Horus recevant le lait d'Isis qui symbolise le pouvoir royal, c'est le moment du couronnement, Osiris le défunt époux de la déesse et père d'Horus, transmet le pouvoir à son fils, le lait est sacré, c'est la force et la légitimité. A la mort d'Horus, une représentation de lactation par la déesse est mise dans son sarcophage qui symbolisera l'immortalité. Les statuettes d'Isis deviendront, à partir du VIIIème siècle avant notre ère (lors d'une période de troubles dynastiques), des objets de piété personnelle, pour obtenir la naissance d'un enfant ou la bonne santé d'un nouveau né.

Ce sont ensuite les romains qui adoptent le culte d'Isis qui est assimilée à la Mère Universelle. On retrouve Isis sous forme de statuettes en terre cuite utilisées comme ex-voto dans les temples comme protection de l'espace domestique. Puis Isis finit par ressemble par une mère ordinaire qui donne le sein, et non plus une déesse. Dans le Monde Antique Romain, on trouve d'autres représentations de la maternité, des déesses nourricières allaitant souvent deux enfants à la fois: c'est le désir de maternité, le besoin de protection de l'enfant et de la famille, et aussi l'espoir de la renaissance après la mort.

En Ephèse et en Asie Mineure, on retrouve une déesse étrange, Artémis, dont le corps est orné de rangées de seins et de testicules de taureaux, elle est le symbole de l'hyperfécondité. On retrouve l'allaitement dans la mythologie grecque, avec notamment l'épisode d'Héraclès. Héra (la femme de Zeus) allaite Héraclès le fils de Zeus qui est le fruit d'un adultère. Son lait est un antidote à la finitude de la condition humaine. Héraclès mord le sein de la déesse et un jet de lait forme une voie lactée. Le fait d'avoir allaiter confère aux femmes un pouvoir exceptionnel incarné par la déesse. Dans l'Antiquité, l'allaitement représente la fécondité, l'abondance, l'amour, la puissance, et l'immortalité! 

On retrouve le pouvoir d'Héra notamment avec Marie allaitant Jésus (coucou le paragraphe un peu chiant sur la religion, mais ô combien intéressant). Le Concile D'Ephèse déclare Marie "Mère de Dieu" et autorise et favorise son culte, cela affirme ainsi la double nature de Jésus: homme et dieu. Le lait de Marie est un aliment spirituel, c'est l'image du chrétien se nourrissant de la parole de Dieu.

Jésus est représenté démesurément grand, il reste Jésus avant d'être un enfant. Il tient souvent un sein entre ses deux mains comme un globe, c'est l'emblème de sa souveraineté au Haut Moyen-Âge. La représentation est peu anatomique (allez fouiller dans des livres d'Histoire c'est hallucinant!): le sein est placé très haut, sur l'épaule ou la clavicule, car il ne s'agit pas de représenter un véritable allaitement (bah ouais pour le coup, le corps de la femme, on s'en fout un peu à l'époque). Cette représentation s'appelle la Vierge d'Humilité, humilité venant humus la terre, racine de toutes les vertus, la vierge est la racine sainte du corps du Christ incarné. Marie est toujours totalement vêtue (à part son sein, team free boobs), et Jésus est toujours nu montrant son sexe pour rappeler qu'il est un homme (alors que les bébés sont à son âge toujours très emmaillotés et couverts). Quand on voit Marie tenir le pied de Jésus, il ne s'agit pas d'affection mais c'est là encore juste une image pour signifier l'humanité d'homme-Dieu de Jésus. Le lait de Marie est une nourriture spirituelle qui apporte la parole de Dieu. Les mères qui allaitent au quotidien se sentent réconfortées en se plaçant sous le patronnage de la Vierge, celles qui n'ont pas de lait prient avec ferveur devant les oeuvres représentant Marie qui allaite, en attendant un miracle. A force de prier au pied des statues de la Vierge, certains saints finissent (selon la petite histoire hein...) par recevoir une giclée de lait. Il faudra longtemps pour que les représentations de mères et d'enfants se détachent complètement de la peinture religieuse.

Avec ce lien religion et allaitement, naît le besoin de croire à la lactation masculine, notamment avec l'histoire de Saint-Mamert. Il entend un bébé, qui pleure, qui a faim, il prie Dieu de l'aider, et sa poitrine se gonfle et se gorge de lait, il peut ainsi nourrir l'enfant et le sauver. Il s'agit d'un fantasme d'androgynie ou de volonté inconsciente des hommes de s'approprier les facultés de reproduction de la femme parfaitement normal à l'époque, car c'est une réponse à la hantise de la faim...

Alors bien sûr, tout ça est très religieux mais compréhensif pour l'époque. Mais qu'en pense la médecine?

Dans la tradition médicale ancienne (Antiquité Grecque et Romaine), le lait maternel n'est que la continuité du sang du placenta. Le lait des jeunes accouchées est considérée comme le sang cuit et blanchi du placenta qui remonte jusqu'aux seins. C'est un argument pour inciter les mères à allaiter, en allaitant, elles achèvent "la fabrication" de l'enfant. Cependant, les médecins estiment que les femmes n'ont pas du bon lait tant qu'elles ont des pertes de sang. Ils conseillent d'attendre que les pertes cessent pour commencer la tétée. Dans les milieux aisés, les mères font allaiter par des nourrices pendant l'attente de la purification de leur lait. Elles-mêmes se font dégorger les seins par des servantes ou des petits chiens (oui oui, vous avez bien lu). dans les milieux populaires, on ne peut pas se payer une nourrice, on laisse donc l'enfant jeûner pendant trois jours, afin que le lait soit épaissi et que les intestins du bébés soient purgés de leur méconium. Les trois jours de jeûne, sont aussi le temps maximum avant de recevoir le baptême qui protègera l'enfant. Le colostrum (premier lait sortant du sein) n'est pas considéré comme nourrissant car il est liquide et pâle, pour les médecins, c'est du poison! C'est fou lorsque l'on sait que maintenant que le colostrum est très important pour les nouveaux nés, leur apportant des nutriments et des anti-corps essentiels.
A partir du XVIIIème, les médecins finissent enfin par recommander le colostrum, qui est bien supérieur aux préparations traditionnelles (à base d'huile d'amandes douces, de sirop de chicorée, de vin au miel) utilisée pour dégorger les intestins du bébé. Le jeûne reste recommandé jusqu'aux années 1950.
A la seconde moitié du XXème siècle, c'est la fin des croyances sur la parenté entre le sang et le lait. 

Avant la naissance, il est nécessaire dans la France Ancienne, de préparer les seins: sortir les mamelons, les étirer avec des "suçoirs"... Jean-Claude Desessartz, médecin parisien renommé, suce les tétons de ses patientes pour former leurs bouts de seins (vous imaginez votre médecin vous sucez les seins en 2016? Moi non...). A l'étranger, des jeunes filles sont même formées à cette fonction. Dans les Cévennes et en Provence, des hommes nommés "tétaïres" tétaient les nouvelles accouchées pour favoriser la montée de lait et vider les mamelons..

Autrefois, le bébé était allaité à la demande, car les mères avaient peur des convulsions, hors de question de les laisser pleurer. Le bébé suit sa mère au travail, et pratique le cododo la nuit. Les horaires de tétées n'est qu'une innovation des médecins du XIXème siècle dans le but de "dresser l'enfant" alors que le lait maternel est largement prédigéré. Dans la société bourgeoise du XIXème siècle, on pense qu'il faut habituer l'individu dès l'enfance à contrôler ses besoins.  Cela arrange le personnel des maternités de mettre tous les enfants au même rythme quel que soit le mode d'allaitement.
Jusqu'au XIXème donc, le lit individuel n'existe pas et les bébés dorment avec leurs parents.

En 1760, le docteur Desessartz (encore lui) essaie de comprendre le plaisir physique que peut éprouver la mère lors de l'allaitement et demande à une jeune mère ce qu'elle ressent:

"Il m'est difficile de rendre ce qui s'est passé en moi, j'ai senti une commotion que je ne peux comparer qu'à celle que produit l'étincelle électrique aussi vive soit elle, elle m'a soulevé, m'a entraîné vers mon enfant, elle s'est bientôt épanouie, dans tout mon corps en y répandant une chaleur délicieuse, à laquelle a succédé le calme d'une volupté inexprimable, lorsque mon enfant a saisi le mamelon et a fait couler la liqueur que la nature et ma tendresse lui exprimait".

Mais les contraintes de l'allaitement à la demande sont lourdes pour les mères d'autant plus qu'elles doivent pour la plupart continuer le travail. La vie d'une mère autrefois se passe selon l'expression consacrée, soit "aux oeufs" (en étant enceinte) soit "au lait" (en allaitant), ce qui suppose qu'elle soit toujours entrain de nourrir un autre qu'elle même.

A cette époque, il existe également tout une croyance autour du "mauvais lait". La mère doit surveiller son alimentation, mais aussi ses activités ET ses sentiments. Pas d'émotions fortes, ou de travail trop dur sous peine d'empoissonner l'enfant (bonjour culpabilité). Ce "lait qui tue" expliquait la mort des nourrissons. Si la femme avait de retour ses règles, le lait était mauvais. Les relations sexuelles étaient interdites car elles pouvaient faire revenir les règles, et on donnait très rapidement une bouillie de céréales en complément du lait maternelle. Le sevrage était souvent très brutal, en mettant une substance amère sur le sein (traumatisme bonjour!).

Toutes ces croyances sur le mauvais lait, ont amené à la mise en nourrice. La poitrine des femmes aristocratiques devait garder un capital esthétique, et l'obligation d'épouse et de maîtresse de maison passait avant le rôle de mère. Mettre l'enfant en nourrice permettait aussi la reprise de l'activité sexuelle des parents. Attention cependant, pour l'époque, ce n'est pas un désintérêt de l'enfant mais un comportement social avec la volonté du bien être de l'enfant malgré tout. Ne pas envoyer son enfant en nourrice peut paraître comme une transgression aux codes de bonne conduite et un signe de désintérêt pour la santé de l'enfant.

Une bonne nourrice à l'époque, a entre 25 et 35 ans, ni trop grasse, ni trop maigre, brune ou châtain (pas de blondes, ni de rousses, réputées pour aimer trop les hommes), de belles dents, une haleine douce, qui a accouché d'un garçon plutôt que d'une fille, avec des moeurs irréprochables (abstinence), une hygiène de vie exemplaire, elle ne doit pas être trop bavarde, avoir une voix douce et ressembler à la mère (rien que ça!). La forme de ses seins doit être différente de celle d'une femme qui veut séduire. Avec tous ses critères, on convient que la nourrice a une bonne qualité de lait! 

La mise en nourrice est beaucoup exercé. A Paris, en 1780, sur 21000 naissances, 1000 bébés sont allaités par leur mère. Les bébés sont souvent exilés à la campagne où se trouvent les nourrices, mais on observe une surmortalité suite à leur exil: fatigue du voyage, difficultés face à un lait étranger, manque d'hygiène dans les campagnes.

En 1860, les nourrices sont à demeure (je vais encore raconter un truc horrible). Les mères sont à l'époque très présentes en éducatrices des enfants mais le devouement ne va pas jusqu'à allaiter, on fait donc venir des nourrices sélectionnées par des médecins. Le médecin fait venir la nourrice avec son enfant, il les examine tous les deux. Si la santé des deux est bonne, l'enfant repart avec "le meneur", il sera élevé à la campagne au pain et lait animal, tandis que le lait de sa mère ira à l'enfant bourgeois (oui, c'est ça le passage horrible). L'enfant bourgeois est nourrit d'un lait abondant car la nourrice ne fait rien d'autre que de s'occuper de lui, de bien manger et de se promener. Mais celle ci mène une vie de recluse, elle est très surveillée, ne doit avoir aucun contact avec les hommes, pas même son mari.

En 1874, c'est la première loi de la protection de la petite enfance, avec un contrôle régulier des nourrices.

Cependant, l'essor du contrôle des nourrices coïncide avec le recul de la mise en nourrice à la fin du XIXème siècle avec le développement de l'allaitement au biberon et de l'évolution des modes de garde (notamment avec les crèches, qui existent cependant depuis 1840).

On retrouve des objets ressemblant à des biberons à l'Antiquité dans des sépultures d'enfants, mais ce sont en fait, des tire-lait. Au Moyen-Âge, on trouve des biberons en terre cuite, nommés chevrettes (car remplis de lait de chèvre). A l'Epoque Moderne, on trouve des biberons en bois, peau, faïence, porcelaine, verre, étain (mais qui causera le saturnisme à cause du plomb chez de nombreux enfants!), avec des tétines en chiffon, os, ivoire ou mamelle d'animal, cette dernière est peu efficace car elle pourrit (sans blague). On arrive enfin à l'Ere de l'industrialisation. En 1840, découverte du caoutchouc, et en 1880, les formidables découvertes d'un certain Pasteur sur les microbes et la stérilisation.
Il reste cependant difficile d'élever un bébé au biberon dès la naissance, il faudra attendre le perfectionnement des laits en poudre (après la Seconde Guerre Mondiale). Le biberon et le lait artificiel donne lieu à un nouveau mode d'allaitement qui est est le produit et le reflet des grandes transformations économiques et sociales de l'époque avec la mobilisation des femmes sur le marché du travail.

C'est une nouvelle façon d'élever les bébés, notamment en Europe avec les travaux de Truby King, docteur anglais. Il recommande d'allaiter à un horaire régulier avec la même quantité de lait, de pour cela, il ne faut pas hésiter à laisser pleurer bébé même s'il a faim entre les horaires ou la nuit. Dès le plus jeune âge, il faut l'habituer à une discipline pour une bonne santé future, et une adaptation au monde du travail et des relations sociales... Cette discipline convenait à la plupart des mères qui pouvaient enfin se consacrer à autre chose qu'à l'alimentation exclusive du nourrisson. 

En  1957, naît à Chicago, un mouvement en faveur de l'allaitement maternelle, la Leche League, destiné à soutenir les mères voulant allaiter au sein. 

En France, en 1963, le pourcentage des mères qui allaitent diminue de plus en plus en raison de l'entrée massive des femmes sur le marché du travail mais aussi avec la montée de certains mouvements féministes hostiles à "l'esclavage" de l'allaitement au sein.

Actuellement, 52% des femmes allaitent en sortie de maternité en France, contre 95% en Norvège, 91% en Espagne, 75% au Pays Bas et Italie, 69% en Grande Bretagne...

Le détour par l'histoire est finalement indispensable pour comprendre le présent.  "L'industrie nourricière" explique aujourd'hui que la France ait un réseau conséquent d'assistantes maternelles, et surtout que les femmes qui continuent de travailler après la naissance des enfants ne soient pas considérées comme des mères "indignes" ce qui est le cas dans d'autres pays notamment l'Allemagne, qui n'a pas eu le même rapport avec les nourrices.

J'ai adoré apprendre tout cela, et encore ici n'est qu'un résumé de ce que l'on peut trouver dans ce bouquin ainsi que toutes les illustrations disponibles. Il y a des dizaines d'histoires également que je ne vous résume pas, mais si cela vous intéresse n'hésitez pas à consulter ce livre. Et puis je pensais en apprendre plus sur l'allaitement, et finalement c'est sur mon propre métier que j'en ai appris!

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